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11 septembre 2015

abîme

il avance en se tenant le bras, une cicatrice barre son visage du côté gauche, son souffle est irrégulier.

en face de lui, elle se rapproche, traînant une jambe estropiée, un corset enserrant son corps trop faible.

ils se sourient. mais ne lâchent rien. 

elle tend sa main et caresse son visage. il ferme les yeux et de sa main valide il entoure sa taille. puis plongeant son nez dans son cou, il respire son odeur.

- je me souviens de ton odeur.

- moi aussi. 

- je me souviens de tes formes.

- je me rappelle ta chaleur et ta force.

elle se tait.

ça ne sert à rien. tout est cassé, abîmé, irréparable. trop d'années, de blessures, de résistance, de manque.

- tu veux une cane ?

elle sourit encore.

- non, je devrais m'en sortir toute seule, va.

il soupire, il aurait bien aimé mais tant pis !

- d'accord !

elle le regarde, doucement.

- quoi que... pourquoi pas ?

 

09 septembre 2015

tambour battant

il a dit : non, je te jure, j'ai embêté personne à l'école aujourd'hui.

il a pensé : pourquoi, on ne me croit jamais dans cette famille.

il a soupiré. c'est tellement dur de trouver sa place quand on a trois ans et que personne ne nous aime. 

j'ai rien fait, j'ai pas voulu être là, je voulais être un enfant comme les autres, ceux que je vois à l'école maternelle, que leur mère serre fort contre leur coeur, et regarde longtemps à travers la vitre de la classe avant de partir. larmes aux yeux.

je ne voulais rien d'autre que ça. qu'on m'aime un peu.

il a dit : non, papa, pas ça, j'ai rien fait, je te jure, j'ai embêté personne à l'école aujourd'hui.

et pourtant, il a fini dans la machine à laver. parce que ça le nettoierait de toutes ses mauvaises pensées qu'il avait, parce que ça lui remettrait un peu la tête à l'endroit, parce que franchement, à trois ans, il faisait quand même bien chier toute la famille, ce merdeux.

il est entré dans le tambour, il ne voulait pas, mais son père l'a agrippé par le col, l'a forcé et lui a même filé une claque avant qu'il ne se recroqueville dans l'espace fermé de la machine.

voilà, c'est sa dernière image, la dernière qu'il a vue, le visage de son père, bouffi de colère, qui appuie sur le bouton et lui crie des insultes.

il a fermé les yeux, il a laissé la douleur courir sur son corps, il a dit : donnez-moi une chance d'être heureux, une seule, une seule minute de ma vie.

et son coeur s'est arrêté compressé par les mouvements terrifiants de la machine à laver qui tournait.

 

"Aujourd'hui, devant la cour d'assises de Seine-et-Marne à Melun, s'ouvre le procès des parents de Bastien, 3 ans, mort après avoir été puni dans la machine à laver, vraisemblablement mise en route par son père. L'enfant, suivi par les services sociaux, était victime de mauvais traitements répétés."

28 août 2015

source

elle avance, hésitante, chancelante, usée.

elle a tant marché, elle a tant cherché et elle fatigue. vraiment.

elle croyait qu'elle avait soif de grands crus, de millésimes, de ces vins qui font tourner la tête, elle croyait qu'elle voulait voir du pays, aller dans des chemins inconnus, tordus, dangereux, exotiques.

elle a tant marché, elle a tant cherché.

elle a bu à chaque goulot, ne trouvant que des boissons amères, âcres ou sans goût. hier encore, elle s'est rendue malade à cause d'une boisson empoisonnée, elle a cru qu'elle ne s'en remettrait pas.

elle a grimpé, escaladé, crapahuté, elle s'est tordu les chevilles et essoufflé le coeur.

elle fatigue, vraiment.

elle s'arrête au bord de ce petit chemin. l'air est frais, quelques oiseaux gazouillent, elle ôte ses souliers et retire ses vêtements. elle respire grandement.

et elle voit la source. comme un vague souvenir.

elle s'approche, laisse une main capturer un peu de cette eau qui semble fraîche et elle commence à boire.

cette eau fraîche est si bonne. elle se souvient. ce goût. c'était l'eau qu'elle buvait avant.

il y a longtemps.

une eau bienfaisante, rafraîchissante, pure et douce.

mais à ce moment-là, elle croyait qu'elle avait soif de grands crus, de millésimes, de ces vins qui font tourner la tête. elle s'est éloignée de cette source parce qu'elle croyait qu'elle voulait voir du pays.

elle boit encore un peu de cette eau de source.

un bien-être tout entier envahit son corps.

après tant et tant de kilomètres, de boissons frelatées, elle est revenue à la source.

heureuse.

15 août 2015

Sylvie

je ne l'ai pas vue depuis un an, et encore, je l'avais croisée par hasard.

avant, on était copines, même amies. on passait du temps ensemble, nos garçons s'entendaient à merveille, des explorateurs en herbe. j'entends encore sa voix, ce qu'elle me disait, ses cheveux roux presque orange.

sa peur du lendemain, de l'insécurité. et ensuite, elle m'a raconté la séparation. les coups bas, les coups forts, les mots durs. les garçons se sont perdus de vue, elle a déménagé, pas loin, mais plus ici non plus. un nouveau compagnon, une nouvelle vie pour elle. certainement d'autres envies, d'autres amies. un nouveau boulot...

hier, j'ai appris qu'elle était décédée.

en avril.

elle n'avait rien dit à personne.

j'entends encore sa voix, tellement nettement.

je ne sais pas comment expliquer cette sensation de tourner des pages régulièrement dans ma vie, de vivre des époques avec des gens et puis, pouf, on tourne une page, on rencontre d'autres gens, les enfants grandissent, nos chemins se séparent... on s'oublie. pas tout à fait mais quand même.

il est des gens qui restent en lien toute leur vie, même quand ils s'éloignent, je n'ai pas réussi cela avec elle.

j'ai recontacté mes amis d'enfance, mes amis d'adolescence... j'ai peur d'apprendre un jour qu'ils sont morts...

est-ce que c'est ça, la vie ? des pages qu'on tourne comme dans un livre ?

 

 

28 juillet 2015

beurk !

- bonjour madame la marchande.

- bonjour madame Zaza !

- Je ne trouve plus dans votre superbe boutique les délicieux gâteaux à la vanille que j'aime tant.

- Ah ben non, madame Zaza, je n'en ai plus. 

- Oh, dommage ! Je les trouvais si bons.

- Je n'en aurais plus jamais, vous savez, l'entreprise a interrompu la fabrication.

- Mais ce n'est pas possible ! Comment vais-je faire, ils étaient si bons. J'en mangeais tous les jours vous savez, tous les jours depuis un mois et demi, je ne pensais plus qu'à ça, croquer dans ces délicieux gâteaux, j'en avais le goût à la bouche à longueur de journée.

- Oui, mais il n'y en aura plus.

- Non, mais vous imaginez, me priver de ces délices ? C'est impossible ! Je n'y survivrai pas !

- Madame Zaza, je vous l'ai dit déjà hier, vous vous en souvenez ? Vous êtes déjà venue me questionner sur ces gâteaux... Hier je vous ai expliqué, l'entreprise a arrêté la fabrication. Fini. F.I.N.I. Vous ne trouverez plus ces gâteaux en vente nulle part.

- Oh..........

- Ca va, madame Zaza ?

- De toute façon, je vais vous dire madame la marchande, je les trouvais dégueulasses en vérité ces gâteaux, il y avait comme un goût infecte dans la bouche quand on les mangeait, ils étaient secs et si durs à mastiquer. Et puis, la vanille je déteste ce parfum. Comment peut-on avoir l'idée de fabriquer des gâteaux à la vanille, je vous le demande ? En plus, depuis que j'en mange, j'ai pris du poids, je suis sûre qu'ils étaient bourrés de gras et de sucre même pas raffiné. Je le disais à mon mari et on en riait à chaque fois, je lui disais Fernand, ces gâteaux c'est vraiment de la merde, c'est sûr que personne ne doit en acheter et on riait avec mon Fernand, on riait... En plus leur forme en rond, genre "demi-lune" comme si ça allait nous inciter à en acheter, n'importe quoi. Et l'emballage, franchement l'emballage ! Quelle horreur ! J'espère qu'ils ne l'ont pas payé cher le designer qui a créé l'emballage...En plus, votre boutique... merci ! J'aurais honte si j'étais vous d'appeler cela boutique. Ca ne ressemble à rien votre bouiboui !

- Madame Zaza ?

- Quooooiiiii ?

- Sortez de ma boutique, s'il vous plait.

14 juin 2015

liaison dangereuse

C s'est cassée le pied en tombant. et l'âme tout autant.

sans réaliser qu'elle s'engageait dans un jeu dangereux, elle a accepté ce qu'il demandait, juste pour ne pas le perdre, juste pour ne pas le voir s'éloigner vers d'autres horizons.

elle ne l'avouera pas, elle préfère dire que ce jeu-là lui plaisait, qu'elle était en phase avec ses demandes, mais elle souffre aujourd'hui de ne pas avoir réussi son pari. A est parti voir ailleurs, A ne va pas bien, il s'est perdu aussi. A ne la veut plus dans sa vie, plus de la même façon.

C serre les dents, prend des anti-douleurs pour son pied, a les yeux empli de larmes quand elle parle de lui.

elle redoute la confrontation finale, elle redoute de comprendre qu'il n'y aura pas d'après.

il y a un mois, il la demandait en mariage.

elle s'est dit qu'il était crevé totalement épuisé dans un poste de dingue, refusant d'accepter les burn out qui le menaçait. mais elle ne voit pas que leur jeu dangereux l'a emporté trop loin et que cela non plus, il ne sait pas le gérer.

C s'est cassée le pied, dans deux jours, elle passe un examen important, elle ne peut plus conduire, elle ne sait pas encore comment elle va s'y prendre.

et A la laisse gérer.

12 juin 2015

tour de roue

je me souviens de sa voix à lui, emplie d'amour et de promesses, juste avant sa mort.

je me souviens sa voix à elle, gonflée d'orgueil et de haine, après sa mort à lui.

ses mots à lui réconfortants et empressés.

ses mots à elle durs et aussi brûlants que des coups de fouet.

elle a paradé durant des années avec lui autour du cou comme une écharpe de fierté.

je n'ai rien dit, j'ai encaissé, pleuré, remonté la pente, domptant ces souvenirs passionnés.

j'ai franchi chaque étape, affronté chaque rebondissement, j'ai souri tellement à la vie toujours là.

elle a dévalé la pente soudainement, anéantie par un terrible rebondissement.

aujourd'hui je suis droite.

aujourd'hui elle est à terre.

et dans l'ombre, je savoure cette couleur qui éclaire mon quotidien, cette luminosité, ce bonheur intense en pensant à cette noirceur qui aujourd'hui l'enveloppe.

immoral sentiment que le temps finit souvent par équilibrer les choses.

26 mai 2015

boum boum

elle se souvient.

la première fois qu'elle l'a vu. le boum au milieu du ventre.

juste avant qu'il n'apparaisse, il y avait eu sa voix dans le téléphone. premier boum.

et puis lui, en vrai. deuxième boum.

pendant des jours et des jours, des boum en cascade, un tambourin qui ne cesse pas, une palpitation qui anime jour et nuit. résonance de boum. les siens à lui, les siens à elle.

elle se disait qu'on pouvait aimer plusieurs fois, de façon différente. là, elle était prête.

et puis, la vie, l'impossibilité des choses. stoppé les boum. net. 

un lien dans le lointain. resté, peu nourri, mais resté. comme un souvenir de ces boum si forts, si rares, si puissants.

les années qui passent.

un matin, à nouveau, la voix dans le téléphone. cette chaleur. ce posé. ce sourire qu'elle sent derrière.

"travaillons ensemble" dit la belle voix.

et soudain, elle a l'impression d'être passée dans un autre monde. pas de boum, pas de cascade. une sensation inconnue. elle se dit qu'elle l'aime encore. que ce sentiment ne s'est jamais éteint. et qu'elle va devoir jongler avec.

bim !

05 mai 2015

elles... et eux

S serre ses bras contre sa poitrine pour contenir la douleur qui envahit son corps son ventre sa tête aussi parfois. elle ne dort plus, elle pense et repense : ce n'est pas juste !

deux ans et demi qu'ils vivent ensemble tous les quatre, même si ils se connaissent depuis plus longtemps, deux ans et demi que les garçons se sont installés chez les filles, que sa fille a eu un frère et elle enfin un mec.

deux ans et demi et ça n'ira pas plus loin. ou si peu.

deux ans et demi qu'il s'en va régulièrement bosser à Paris la laissant seule tout gérer son fils à lui, sa fille à elle, les devoirs, les courses, les vêtements, l'éducation, les factures, le quotidien. quand il rentre il est crevé, il ne prend pas la relève, quinze jours ou trois semaines sans voir son fils, mais elle assure il le sait, même si S et son fils ne s'aiment pas et s'engueulent souvent, il lui fait confiance elle assure.

quand ce matin-là S a découvert le mot "expulsion" sur le courrier qu'elle vient d'ouvrir, elle n'en revient pas, elle ne comprend pas. le loyer c'est la seule chose qu'il doit payer, le reste c'est elle. et bien non, il n'a pas payé le loyer de son appart à elle depuis des mois. sans rien dire et c'est elle qui est virée. 

c'est "eux quatre" en vérité, sauf que l'appart est à son nom et que c'est elle qui devra rembourser. quand il l'appelle pour lui dire qu'il l'aime qu'il l'adore mais qu'il sent bien qu'elle ne l'aime plus, elle voudrait le décapiter sur place. les loyers impayés ? ben non, il doit y avoir erreur. oh et puis merde, elle avait qu'à gagner plus c'est sa faute à elle.

elle, S, elle voudrait qu'il se tire, lui et son sale gosse mais il est grand fort, voire très grand et très fort et elle a peur. tout ça à cause de ce que son amie V lui a raconté l'autre soir.

 

V est prof en collège, elle a un fils. depuis deux ans et demi, trois ans, elle vit avec un homme et ses deux fils. un des deux est un manipulateur menteur qui la fait passer pour une foldingo. S, elle connait ça, elle vit la même chose.

V vit dans l'appart qui lui appartient, son appart. mais quand elle a dit à son mec que c'était fini qu'il devait partir avec ses deux gosses, qu'ils la rendaient folle tous les trois, elle s'est retrouvée la tête dans l'évier, front écrasé contre le marbre, incapable de respirer. son mec la menaçait, si elle répétait que c'était fini, de la fracasser.

du coup, elle a retrouvé un air guilleret et a prévenu qu'il fallait vendre cet appart, son appart, pour vivre ailleurs tous les cinq. mais quand l'appartement sera vendu, elle partira seule avec son fils.

là, V ne peut pas chasser son "mec" et ses mômes de chez elle, et S n'y arrive pas non plus.

elles se sentent prises en otage. obligées de se tirer elles, si elles veulent survivre...

à quel siècle vivons-nous déjà ?????

02 mai 2015

biface

il salue avec diligence d'un petit signe de tête quand il passe dans les couloirs de l'hôpital et pour tout le service, ce jeune homme aux chemises impeccables et aux cheveux bien lissés est un exemple de sobriété et de sérieux.

il n'est pas très grand, pas très musclé non plus, il passe inaperçu parmi la foule, sa voix est posée, légèrement intimidée lorsqu'il s'adresse à des inconnus, il a des doigts bien équilibrés et de grandes lunettes qui trouvent leur place au-dessus d'une barbe bien entretenue.

il déplace ses yeux avec une infinie discrétion quand une belle femme le croise, pour qu'elle ne le remarque pas.

On ne lui connaît aucune histoire, aucune petite amie, certains se demandent même s'il ne préfère pas les hommes...

dans son grand appartement tout est impeccablement rangé, les serviettes sont bien pliées, les livres bien alignés, le parquet craquant bien entretenu.

mais... quand il rentre chez lui, il ne ferme pas le verrou de la porte. il ne pense qu'à une chose, comme tout au long de la journée, ce moment tant désiré, qui le fait presque trembler de désir et d'excitation... le moment où elle tournera la poignée et poussera la porte, où elle fermera le verrou et avancera dans l'appartement, laissant entendre le frottement du tissu contre sa peau.

il calmera les battements au creux de son ventre, les bourdonnements dans ses oreilles, il fermera les yeux, fera semblant de dormir.

et il sait.

il l'a attendue.

elle se glissera contre lui, nue.

embrassera le coin de ses paupières et les ourlets de ses lèvres, passera un doigt délicat sur les contours de son visage et murmurera bonsoir jeune homme.

il se retournera sur le dos dans un grognement feint et elle viendra appliquer la totalité de son corps à elle contre son corps à lui. peau contre peau. juste pour sentir le renflement entre ses jambes gonfler plus encore. et lentement, très lentement elle glissera entre les jambes de ce jeune homme discret, sobre et sérieux qui salue d'un petit geste de tête les passants.

01 mai 2015

triphase

il marche en trainant les pieds comme un robot, un automate qui n'aurait pas appris la flexion des articulations, il dit "je sais" chaque fois qu'on lui parle par réflexe parce qu'au fond, il a du mal à accepter qu'il ne sache pas tout, ne devine pas tout, ne comprenne pas tout avant même que les choses ne lui soient expliquées, dévoilées, partagées, il n'avoue pas son âge, se donne facilement neuf ans de moins et en enlèverait volontiers sept encore à cause de ce fameux test qui lui annonçait quinze ans de moins, il se persuade voilà tout, il teint ses cheveux en noir mais ne soigne pas ses dents, il accumule dans son appartement des tas de choses qu'il ne range pas, des vêtements aux quatre coins des pièces, entassés, négligés ou sur le rebord de la baignoire, des cartons pas ouverts, des objets qu'il achète et achète encore, il raconte les études qu'il a faites il y a trente ans, comme si ça datait d'hier au soir, comme si c'était tellement extraordinaire qu'il fallait que tout le monde le sache, le découvre avec admiration et référence.

il parle de lui comme un grand sage mais sa vie sentimentale est un fiasco, il a peur de vieillir seul, il ne sait qui ni comment aimer. Il pense que l'amour d'une femme se monnaie, il essaie de se persuader que rien n'est de sa faute, que la vie n'a pas été clémente dans ses rencontres, qu'il aurait dû avoir plus de chance...

il utilise des beaux mots, des mots compliqués, des mots rarement usités pour étaler une éducation qu'il ne doit qu'à lui-même.

il se voudrait homme unique, héroïque, tellement prestigieux, il n'est qu'un homme, qui a vécu, avec ses bosses et ses boitillements, un homme qui vit seul et ne comprend pas tout.

 

16 avril 2015

ben voyons

il est des jours où la fatigue est telle que rien ne va, tout me paraît inaccessible, loupé, frustrant....

où je ne sais plus si ça vaut le coup ou pas. ni pourquoi je fais tout cela.

un jour comme ça. pour moi. aujourd'hui.

et puis... bizarrement, alors que j'ai juste enfilé un survet en vitesse, attaché les cheveux à l'arrache et que je me dirige vers la salle de danse pour un cours défouloir...

je croise une bande de jeunes. des jeunes assis près de la salle de danse qui parlent fort, s'insultent, se chamaillent.

je les vois à peine, je m'en fous. c'est un de ces jours où rien n'a été comme il faut.

et là un regard qui reste accroché. un jeune de 15-16 ans qui me fixe. je ne dis rien, ne sourcille pas, rien ne m'importe aujourd'hui. trop fatiguée.

- eh madame !

je me retourne. 

- oui ?

- vous êtes vraiment très belle.

j'attends les moqueries, les railleries des autres jeunes à côté. mais rien. un lourd silence.

je hausse les épaules.

j'entends un gros soupir dans le lointain.

je suis rentrée dans la salle de danse.

il est des jours où je ne comprends vraiment rien à rien.

12 avril 2015

toujours

mon caillou, mon galet, ma Pierre, placé en équilibre sur ce je/nou, jeu subtile qui nous noue, placé en équilibre sur le genou qui flageole  encore parfois, tu es comme un phare dans le lointain, comme ce repère qui guida le petite Poucet vers son home, tu es mon homme, mon antre, mon lien vers un possible toujours si tangible.

tu m'as vue nue et pour toi, nue je resterai, sans tricherie ni mensonges.

mon caillou, mon galet, mon Pierre

05 avril 2015

amputée

il est là devant moi et tourne les pages maladroitement.

il n'a pas de mains et ses avant-bras, pareils à deux bâtons fins se terminent par des courts moignons.

je pense immédiatement que je ne saurais pas vivre sans mains tant j'aime toucher, palper, caresser. je vois mes mains tapotant sur le clavier. ma vie.indispensable.

mes pieds alors ? non, courir, marcher, danser, c'est aussi vital pour moi. pas question !

mes yeux ? impensable pour écrire, voir, admirer, pour guetter aussi. 

mes oreilles ? ne plus entendre ? ne plus entendre le chant des cigales, le son de la musique, les mots doux de mes enfants ? non non et non.

je ne sais pas.

je ne sais pas de quoi je pourrais me passer tant tout me paraît indispensable pour mon épanouissement.

alors, je promets, une fois encore, de ne pas oublier à quel point je suis bien chanceuse de ne pas avoir à vivre ces manques-là...

31 mars 2015

les deux miss

une reste chez elle et se languit

elle désespère son patron l'oublie

il n'y a plus de boulot c'est fini

elle mange des bonbons riquiquis

et voudrait avoir un chéri

et quand elle appelle ses amies

elle dit : je n'ai plus de vie

l'autre travaille jour et nuit

pas de trève, pas de pause, de répit

toute la journée elle rêve de son lit

et du moment où elle aura fini

elle ne voit plus ses amies

et elle pense qu'elle a une drôle de vie...

les deux miss un peu là un peu ici

hier, demain ou aujourd'hui

les deux miss et leur grain de folie.

22 mars 2015

mi-temps

il parait que ton père était soldat

c'est presque tout ce que je sais de toi, papa

un Anglais débarqué en pleine guerre

reparti chez lui, que pouvait-il faire ?

tu as vécu loin des tiens

mais ce que tu as vécu c'était bien

dans notre horizon, un phare : la mère

chez nous, on connait l'amère absence du père

Je suis devenue, et pour toujours, unijambiste

J'ai appris à courir plus vite sur la piste

j'ai bâti mon univers Pierre après pierre

je voulais partager cet univers avec lui, toute fière

j'ai définitivement gagné la bataille

j'ai tricoté mon avenir maille à maille

 

calouan.jpg

07 mars 2015

au fond de la réserve

Lula-Fé avance dans le dédale du grand magasin désert et de rayon en rayon elle ne peut que constater l'absence de vie.

elle n'a pas peur mais ça fait longtemps qu'elle n'a pas partagé quelques mots, quelques jeux avec un autre enfant de son âge. elle a la sensation de vivre dans une bulle. elle est protégée, elle se protège, elle ne craint mais ce silence ça commence à lui peser.

soudain, elle entrevoit une porte entrouverte. un panneau est fixé au centre : "réserve". Lula-Fé ne comprend pas bien ce qu'est une réserve mais elle s'engouffre à l'intérieur.

il ne fait pas sombre mais il fait un brin frais. elle frissonne au premier pas mais ensuite, elle ne ressent plus rien.

comme dans le magasin, de hauts étals s'alignent devant elle, tous surchargés.

elle avance, regarde rapidement ce qui se stocke ici, et puis, elle aperçoit une drôle de poupée. c'est un mannequin, pense-t-elle en s'approchant. ces personnes en plastique qui servent à présenter les vêtements.

la poupée est une garçon. il fait la même taille qu'elle, un poil plus grand. il porte un kimono blanc. il est immobilisé dans une position anodine. ça lui fait un coup au ventre, elle penserait presque qu'il est vivant.

- salut toi, qu'est-ce que tu fais là, seul ?

aucune réponse. évidemment.

- moi, c'est Lula-Fé, je fais partie des "Survivants de l'aube". tu connais ? non, bien sûr, tu ne sais pas bien toi la vie qui se déroule au dehors...

tout en parlant, la fillette s'approche du mannequin et avance sa main vers le bras en plastique.

avant, avec Firo-Ken, elle avait l'habitude de tenir son avant-bras quand ils discutaient. ça créait un pont de mots entre eux et la conversation circulait fluidement. elle s'apprête à faire la même chose. elle a envie de discuter avec cette poupée immobile. ça lui rappellera son ami.

le mannequin glisse d'un pas en arrière avec agilité et Lula-Fé pousse un cri de surprise.

- tu es vivant ?

Liunu-Gô ne bouge plus à nouveau. la même position immobile que lorsque la fillette l'a trouvé.

elle se demande si elle a rêvé. elle veut savoir et tend à nouveau sa main vers le visage cette fois de la poupée de plastique.

Liunu-Gô ouvre grand les yeux et murmure : il vaut mieux que tu ne me touches pas.

- tu es vivant ?

Lula-Fé ne sait que répéter la même question.

- je ne sais pas.

- si ! tu es vivant ! 

et comme si cette vérité prenait tout son sens, le mannequin en kimono prend vie totalement et devient un vrai garçon, capable de respirer et de vivre.

il lève une main, la bouge avec précaution. il soulève une jambe et fait un mouvement de gymnastique.

il se penche, tourne, gesticule et soudain il sourit.

- oui, je suis vivant...

Lula-Fé n'en revient pas, elle n'est plus seule.

Liunu-Gô n'en revient pas, il est vivant.

sans même réaliser ce qu'ils font, les deux enfants se prennent les mains et, postés l'un en face de l'autre, ils se mettent à parler, à raconter, ce qu'ils ont vécu, ce qu'ils sont.

ils ne se lâchent plus la main et parlent. comme si soudain, tout avait enfin un sens.

 

17 février 2015

deuil

elle a dit : mais si je t'assure tu es veuve.

veuve.

quel drôle de mot.

veuve.

- ça va t'aider à accepter si tu te le dis.

ah ? bon.

être veuve comme on est bouddhiste, gourmande, docteur, rousse ou bien cinéphile, karatéka ou unijambiste ?

être veuve.

coupée.

en deux.

respirer à moitié, dormir à moitié, projeter à moitié, sourire à moitié, se brosser les dents à moitié.

faut s'habiller en noir, porter une voilette, pleurer dans des mouchoirs brodés, déposer des fleurs sur une tombe, même s'il n'y a pas de tombe ?

être veuve.

privée de l'autre. pour toujours.

04 février 2015

état de nécessité

Il fait un froid polaire sur la ville et Anthony, Vanessa et Enzo n'ent peuvent plus de grelotter dans ce squatt aux ouvertes béantes.

- Va vraiment falloir qu'on s'en sorte, les gars !

- Ouais, d'accord, mais là, on fait comment ?

- Repartir de où ? On n'a plus rien. Rien.

Les trois amis se sont réfugiés dans cette ruine inhabitée en espérant ne pas être délogés trop tôt, sinon ils n'auront plus nulle part pour s'abriter.

Comment ils en sont arrivés là ? ils ne savent plus. Ils ne se souviennent plus quand est-ce que cela a dérapé. Ils se sont rencontrés dans un foyer d'hébergement mais Vanessa s'est fait agresser par un sale type. Ils n'ont pas hésité, ils ont pris leur paquetage et sont partis, jurant à la jeune femme de la protéger quoi qu'il arrive.

Depuis, ils ne se quittent pas.

Ils ont essayé de postuler pour des petits jobs, ont été voir dans les restaurants pour faire la plonge, tondre les jardins, promener les chiens... ils ont essayé mais de refus en refus, leur motivation s'est éreintée et leur état dégradé.

Ils ne savent plus comment rebondir.

Et aujourd'hui, ils ont faim. Ils ont froid.

Quand les portes de la grande surface d'à côté a fermé ses portes, ils ne réfléchissent même pas ce soir-là. Ils se faufilent à l'intérieur de la grande cour, délogent d'un des grands conteneurs un lourd sac rempli et l'entaillent.

Au bout de deux sacs seulement, ils ont trouvé de quoi manger durant plusieurs jours. Ils repartent rassurés. Encore quelques jours de gagnés sur cette vacherie de crevure de saloperie de désespoir.

Ce soir, ils n'auront plus faim, et ils se blottiront sous les gros plaids qu'ils ont dénichés.

 

(mardi 3 février 2015 à 14h au TGI de Montpellier, tenue du procès de trois personnes pour avoir récupéré des produits à distribuer aux personnes en difficulté pour se nourrir.)

 

22 janvier 2015

l'attente

Attendre.

Attendre sans attendre.

Parce que pas le temps d'attendre.

Mais attendre tout de même.

Parce qu'on sait.

Attendre sans attendre.

Parce qu'on aime.

Sans comprendre. Sans savoir. Sans réfléchir.

Attendre.

Même si pas le temps d'attendre.

photo Damien Chamcirkan